Santé privée - Santé publique

Un mariage en blanc est-il possible?

Trois récents éléments liés à l’avenir des centres privés de médecine ont encore ajouté à la confusion dans laquelle s’enlise le Québec de la santé. La question s’impose: un mariage est-il possible entre les systèmes de santé public et privé quand un des fiancés n’a pas vraiment accès au lieu de célébration?

Mi-juin, le gouvernement québécois accepte d’allonger la liste des interventions (chirurgicales) que peuvent réaliser les cliniques privées dotées d’un permis de Centre médical spécialisé (de médecins participants au régime public), selon la loi 33 adoptée en janvier. Du même coup, le ministère de la Santé se donne le droit de refuser un permis de CMS à un hôpital privé.

À peu près en même temps, le ministre de la Santé de l’époque, Philippe Couillard, dépose un projet de loi bloquant les velléités de firmes non formées de médecins québécois de mettre la main sur les cliniques privées québécoises. Le projet de loi 95 répond aux attentes légitimes de la Fédération des médecins spécialistes du Québec qui observait avec inquiétude les mouvements de firmes étrangères attirées par les cliniques de radiologie, notamment, perçues comme la porte d’entrée du système québécois de santé. Le Québec compte une dizaine de ces cliniques parmi la centaine en activité au Québec, dont les seuls propriétaires pourront dorénavant être des médecins ou des groupes de médecins d’ici.

Rien de complètement négatif dans ces deux autres interventions gouvernementales visant à contrôler le régime de santé privé. Encore mieux, le gouvernement diminuera ces prétentions financières quant à la délivrance de permis de pratique dans les CMS: de 5000$ à 2500$ pour un permis de cinq ans de CMS sans lits d’hébergement; et de 10 000$ à 5000$ pour les CMS avec hébergement. C’est ce qu’a préparé le ministre Couillard à la veille de son départ.

Naïveté, pusillanimité, interventionnisme
Serait pourtant bien naïf qui croirait le système de santé privé bien installé dans un Québec écartelé entre la quête de l’efficacité et sa crainte viscérale de créer une médecine de pauvres et une médecine de riches. Comme si d’abord les deux extrêmes n’existaient pas et comme si le mariage de l’une avec l’autre médecine n’avait pas toutes les chances de profiter au bout du compte aux moins nantis, en désengorgeant le système de santé public, et de permettre aux Québécois plus ou moins à l’aise financièrement d’exercer leur libre arbitre dans la gestion de leurs finances et de leur santé.

Rien n’indique en effet que seuls les «dits riches» profiteraient d’un système de santé vraiment hybride en se tournant automatiquement vers les cliniques privées payantes. Il est intéressant de noter que les clients des CMS de médecins non participants (au régime public) – où les traitements et les interventions du médecin sont à la charge complète du patient – sont, d’après notre enquête (nous l’admettons) non scientifique, très fréquentés par de jeunes Québécois plus ou moins argentés, gérant leur horaire et leurs priorités monétaires en fonction de critères différents des générations précédentes.

PPP et liposuccion
Le Dr Yves Lamontagne a toujours été personnellement un défenseur d’un système hybride de santé. Il précise que ce n’est pas le président du Collège des médecins qui parle, mais bien Yves Lamontagne, quand il déplore le manque d’assurance du Québec de la santé, sa crainte de l’échec comme excuse à l’inaction et quand il décrit quelques pistes de rencontre entre le système de santé public et le privé.

Il note d’abord que le Québec a tendance à cerner maladivement les problèmes des systèmes hybrides étrangers et à en nourrir sa réflexion au lieu d’admettre que ces systèmes fonctionnent souvent à l’avantage des patients et des autorités de la santé, ministères et institutions. Il cite le cas de la France, modèle de régime croisé de santé efficace, dont on a, semble-t-il, peur de s’inspirer ici de crainte de n’en reproduire que les (relatives) faiblesses.

Il trouve déplorable que des médecins délaissent la pratique publique pour se lancer dans la greffe de cheveux, le traitement des varices ou la liposuccion alors qu’ils ont profité des deniers publics pour décrocher leur diplôme de médecin. Il regrette par contre que le public perçoive presque à tout coup le médecin pratiquant dans le privé comme un profiteur.

Il propose comme une solution de rechange au fouillis actuel cette idée soumise récemment par l’économiste Paul Daniel Muller de développer un programme qui obligerait le médecin à pratiquer dans le système public un nombre d’heures prescrit, lui laissant par la suite le choix de faire de la clinique privée.

Les COOP de santé
Surtout, le Dr Lamontagne voit dans le coopératisme l’avenir de la rencontre public-privé. Il vante l’excellent partenariat développé à Saint-Étienne-des-Grès, en Mauricie, qui a vu s’établir une des premières coopératives de santé québécoises, la Coopérative de solidarité santé Les Grès. Privés de soins médicaux locaux et obligés à des déplacements éprouvants, les résidants du village de Saint-Étienne-des-Grès ont pris la situation en main, le milieu formant une coopérative dont il est devenu propriétaire par l’achat de parts de qualification. Résultat: des médecins disponibles et débarrassés du travail administratif; un modèle de cogestion entre citoyens, professionnels de la santé et gestionnaires; une approche globale de la santé ; des services de psychologie, dentisterie, optométrie, physiothérapie, pharmacie, massothérapie, réflexologie, pédicure… Et un succès percutant qui a inspiré d’autres milieux ruraux.

Pour Yves Lamontagne, le Québec de la santé aurait aussi intérêt à prendre exemple sur le Champlain Valley Physicians Hospital de Plattsburgh, dans l’État de New York, une coopérative de santé sans but lucratif, née de besoins du même ordre que la Coopérative Les Grès et dont les profits, importants, sont réinvestis dans les opérations, équipements, salaires, services d’accueil (souriants) et d’alimentation, etc. On se souviendra que le Champlain Valley Physicians Hospital a reçu nombre de Québécois cancéreux, bloqués ici sur des listes d’attente interminables.

Pourquoi pas l’efficacité?
Pourquoi ne réussirions-nous pas à établir un système de santé bâti sur un modèle coopératif où, par exemple, le patient-client, contre un forfait annuel ou l’achat de parts lui conférant le titre de copropriétaire, aurait accès à un service véritable, comptant l’ensemble des services de santé, incluant un accueil au moins poli et personnalisé et un horaire aéré? se demande le Dr Lamontagne.

Est-il inévitable que les rendez-vous de 200 personnes soient fixés à la même heure? Comment se fait-il que le patient québécois doive prendre à l’hôpital un ticket comme à l’épicerie ou à la boucherie? Comment se fait-il que les patients des cabinets de dentistes, dont la pratique est privée, ne s’empilent pas dans les salles d’attente? Probablement parce que leurs rendez-vous se suivent dans un ordre logique au lieu que de tous coïncider dans le temps.

Pourquoi n’est-il pas possible d’instaurer un système emprunté au modèle de Cascades des frères Lemaire: l’employé participant au financement de la compagnie et tirant des avantages pécuniaires des profits?

Pourquoi?... pourquoi?… et encore pourquoi? En somme, pourquoi pas la participation, le partenariat public-privé, le coopératisme? Pourquoi pas l’efficacité?

Un petit tour en Toyota
Si le Dr Yves Lamontagne cite Cascades, le nouveau ministre de la Santé Yves Bolduc s’en remet à la façon Toyota pour décrire son système de gestion. Penserait-il ouvrir toute grande la porte au privé? Non, évidemment. La façon Toyota dont s’est inspiré M. Bolduc consisterait à prendre en considération les suggestions des employés sur le terrain, visant l’amélioration continue. Les médecins québécois seraient prêts à faire un tour de Toyota selon ce que le président des omnipraticiens du Québec, le Dr Jacques Ricard, déclarait récemment aux médias québécois.

N’empêche qu’il sera extrêmement difficile au Dr Bolduc d’éluder une véritable réflexion sur le mariage public-privé. La question ne se pose même plus. Il y aura mariage.

Sera-ce une union de fait? Un mariage blanc (de convenance, qui apporte un avantage à l’un des mariés)? Un mariage obligé (quand dans le Québec d’antan la mariée ne pouvait cacher sa grossesse illicite)? Ou un mariage en blanc?

Septembre – Octobre 2008
par Jacques Lafontaine










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